DÉMARCHE ARTISTIQUE

De l’enfance et de l’identité

Née en sandwich entre deux générations, je grandis entre la crise d’Octobre et le premier référendum, un restant de guerre froide et la guerre du Biafra, la tragédie de Tchernobyl et l’épidémie du sida. Ça marque! Boulimique de romans et de culture populaire, dans ma tête, je suis Cendrillon dans Walt Disney, mais aussi Bob Morane et Daniel Boon. J’écoute Lance et compte et Les filles de Caleb. Je danse avec Michael Jackson et Donna Summer et je chante avec Engelbert Humperdinck et Jo Dassin. Ado et adulte, je vois les pièces Ti-coq de Gélinas et Zone de Dubé. Je dévore l’œuvre de Michel Tremblay et la poésie de Miron et de Vigneault. Je découvre une langue du peuple à laquelle je m’identifie, tout en me sentant en résonnance avec mes voisins européens par les œuvres de Camus, Zola, Sand, Rimbaud. J’ai le droit de parler joual, de rouler mes R, d’assumer mes origines et mon identité culturelle plurielle. Tout ça en même temps que le boom technologique sans précédent qui nous laissera le portable, les jeux électroniques et le Web. De quoi nourrir un imaginaire! Tout, tout le temps, m’intéresse. J’aime qu’on me raconte de belles histoires! Opposées au rationnel de la vie, elles sont un monde intérieur qui permet tout! Pour moi, la beauté et la vie sont dans les mots : ils sont mon refuge.

Nadyne Bédard conteuse
Trouver ma place

Puis, il y plus d’une décennie, de manière aussi impromptue que subtile, la parole et la tradition orale deviennent ma passion, elles catalysent mon besoin d’affirmer et de préserver cette identité, en passant par l’étude de la parole des Amérindiens dans les Relations des Jésuites, puis par la redécouverte du conte. Pas dans les livres, mais sur scène, lors d’un spectacle de Michel Faubert et plus tard lors d’une initiation au conte avec Claudette L’Heureux. Puis, c’est ma redécouverte de la chanson folklorique dans les archives avec Robert Bouthillier et Francine Brunel-Reeves, grands ethnologues. J’écoute sur des bobines ces aînés, nos « porteurs de traditions », qui partagent sans rien demander des histoires, des chansons et des pratiques culturelles. Je me mets à la collecte auprès d’eux et je raconte leurs histoires, je chante leurs chansons, ponctuées de toutes sortes d’anecdotes, de blagues, de bouts de récits de vie. Au fil des formations et de mes recherches, je réalise que ça me vient d’abord de ma mère avec ses devinettes et ses jeux de mots, mais aussi de mon arrière-grand-père, agriculteur, conteur et chanteur à ses heures! Enfin, on dirait que tout concordait pour me mener au patrimoine vivant. J’ai trouvé ma place!

Je me dis que si le conte et la chanson ont réussi à traverser le temps et les frontières, il doit bien se passer quelque chose de plus grand que nous quand on les partage et ça exige respect. C’est pourquoi quand je conte ou quand je chante, je fais surtout appel aux archives et j’amalgame contes-anecdotes, contes à formules, chansons à répondre, complaintes, récit de vie, fragments de textes, documents sonores, et je ne me prive pas d’une histoire contemporaine ou puisée dans le patrimoine mondial si le propos me sert. J’aime les extrêmes; passer du drame à l’absurde d’une histoire à l’autre ou dans la même histoire. J’aime raconter et chanter le quotidien, les rites de passage et rire de nos travers. On y trouve des thèmes et des symboliques universels. C’est pourquoi j’offre ma compréhension des histoires passées, parce qu’elles ont encore une résonance aujourd’hui et je tente de les faire résonner dans le présent. La parole est pour moi célébration et transmission. On dit que je conte avec sobriété et authenticité, toujours avec un regard malicieux ou un sourire en coin. Je souhaite entrer en conversation avec le public avec intensité et partager mon affection pour les personnages et les récits que je sculpte.

« La tradition, c’est ce qui reste quand la poussière est retombée », Francine Brunel-Reeves [1]

Un devoir : partager!

Selon Francine Brunel-Reeves, nos petites mères qui chantonnaient en épluchant les carottes dans la cuisine, nos grands‑papas qui jouaient des airs de violon dans le salon après souper ne se préoccupaient pas des grands vents que les ethnologues et milieux « folks » soulevaient en passant par chez eux pour divertir les foules. Une fois la poussière retombée, disait-elle, qui demandera à nos aïeuls de chanter et de conter? Qui va encore le faire après eux? C’est pourquoi la tradition et l’histoire ont quelque chose de sacré pour moi et c’est pourquoi je souhaite faire œuvre de préservation. Partager cette parole, c’est une façon d’honorer et de remercier celles et ceux qui nous ont précédés. Je veux le faire auprès du plus large public possible comme le quêteux, le commis voyageur ou le passeur du bateau. Je veux poursuivre la collecte de récits auprès de nos aînés, raconter les histoires qu’on me confie, l’histoire de mon arrière-grand-père, les histoires de ces femmes et de ces hommes courageux qui ont forgé notre culture. Le faire partout où on voudra me prêter oreilles et cœur!

[1] Marc Bolduc, « Francine-Brunel-Reeves : portrait d’une chercheuse atypique ou quand la pratique appelle la recherche… », Revue Rabaska , vol. 6, 2008, p. 79 à 92.

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